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28/10/2015

Interview Miaka Ouretto (9 Janvier 2012 dans le journal "Paix et Développement")

Miaka Ouretto était un homme courageux, il l’avait encore démontré dans son interview de janvier 2012 qu’il avait accordée à Fernand Zogoué, directeur de publication du journal « Paix et Développement » au plus fort des exactions du régime de Ouattara. Dans cette interview exclusive qui avait été reprise par plusieurs journaux, il avait craché ses vérités aux nouvelles autorités d’Abidjan qui, selon lui, fuyaient leurs responsabilités. Nous vous la proposons en intégralité.

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Monsieur le Président, votre parti est à la croisée des chemins, les militants sont partagés entre le doute et l’espoir surtout quand ils constatent que le nouveau pouvoir n’a aucun projet pour les Ivoiriens. Qu’avez-vous à leur dire ?
Au seuil du nouvel an, le FPI n’a pas failli à son devoir. Par la voix de son secrétaire général, porte-parole du parti, il a formulé ses meilleurs vœux aux militants. Ici, je voudrais simplement résumer ce message. L’année 2011 a été particulièrement difficile pour notre pays. Au-delà des partis politiques, c’est tout le monde qui a souffert de cette année. Nous n’avons pas fait d’enquête d’opinion pour savoir si certains concitoyens ont pu tirer profit de cette situation dramatique. C’est possible mais dans l’ensemble, tous les citoyens ont souffert de cette crise que je considère comme la plus grave de la Côte d’Ivoire indépendante. Il y a eu des morts, des mutilés à vie, les survivants ont perdu des êtres qui leur étaient chers. Le nouvel an nous offre l’occasion de nous associer à la douleur de tous ces frères et toutes ces sœurs, de leur témoigner notre compassion, de leur dire de rester dignes dans la douleur, de les exhorter à tenir bon et s’armer de courage, la vie étant ainsi faite. Dans la vie, il y a des hauts et des bas, et nous sommes tombés dans le creux de la vague qui plus est avec la perte du pouvoir de Laurent Gbagbo dans les conditions que nous savons tous. Beaucoup d’Ivoiriens continuent d’en mourir, c’est dommage. Mais nous réitérons l’appel que nous avons lancé dès les premières heures de cette catastrophe à savoir, résister à cette situation dramatique en puisant dans ses vertus quelle que soit la douleur qu’on ressent. Car nous savons qu’en Afrique, la vie politique est rythmée par ces tristes événements. Pardonner là où on a l’intention de se venger, tendre la main à l’ennemi d’hier, dépasser toutes ces souffrances; c’est la meilleure façon d’exprimer son amour à son prochain. Voilà le message que nous réitérons à nos compatriotes. Nous déplorons aussi la situation de nos camarades qui sont privés de leur liberté depuis le 11 avril, suite à la chute de Laurent Gbagbo, et qui croupissent dans les prisons à travers le pays. De nombreux responsables de famille ivoiriens sont obligés de vivre à l’Etranger. Même si certains d’entre eux y vivent dans des conditions décentes, il est de notoriété qu’on n’est jamais mieux que chez soi. La Côte d’Ivoire a besoin de ces éminents cadres qui sont des hommes d’expérience, des hommes compétents. Aujourd’hui, ils sont en exil dans la sous-région où ils sont quasiment improductifs, alors qu’ils ont leur partition à jouer dans la poursuite du processus de développement de leur pays. C’est pourquoi nous lançons un vibrant appel aux autorités de ce pays pour qu’elles mettent tout en œuvre pour que ces Ivoiriens rentrent de leur exil. Il s’agit là d’un devoir et non d’une faveur. C’est de cette façon qu’on peut donner un sens réel à la réconciliation nationale, afin qu’elle ne soit pas un simple slogan vide de sens, qui vise à courtiser l’opinion internationale. Heureusement que cette opinion internationale n’est pas dupe à plus forte raison l’opinion nationale. Elle sait faire la différence entre le discours politique et les réalités quotidiennes vécues par les Ivoiriens. Il faut donc que le pouvoir fasse l’effort pour adapter son discours officiel à la réalité. Ce n’est pas en galvanisant les Ivoiriens par des promesses par-ci, par-là qu’on peut faire leur bonheur. Il faut que ces promesses se concrétisent par des faits.

Pendant que le chef de l’Etat parle de réconciliation, ses actions sont aux antipodes de cette volonté politique affichée. Les militants ne cachent plus leur réaction à cette attitude incompréhensible et vous suggèrent de pratiquer la politique de la chaise vide. Etes-vous en phase avec eux ?
La politique de la chaise vide n’est pas souhaitable, ce que je dis n’engage que moi parce qu’au niveau de la direction du parti, il n’y a pas encore eu de véritable débat sur cette question. Par expérience, la politique de la chaise vide est inefficace. Il vaut mieux être toujours dans le réseau pour mieux se battre, pour mieux défendre les militants qui constituent la véritable raison d’exister du FPI, et pour faire aboutir les revendications légitimes, en échangeant franchement avec les interlocuteurs actuels. C’est vrai que nous n’avons pas participé au scrutin législatif, mais ce n’était pas la volonté délibérée de pratiquer la politique de la chaise vide, mais nous y avons été contraints par le pouvoir. Le pouvoir de Ouattara nous a conviés du bout des lèvres à ce scrutin, alors qu’en réalité il était opposé à notre participation, et nous l’avons bien compris. Nous avons tous été témoins de certains propos venant de certains membres du Gouvernement, et qui étaient hostiles à notre parti. Trahis par leur conscience, d’autres sont allés plus loin en suggérant la suppression pure et simple du FPI ou des poursuites judiciaires qui pourraient conduire au même résultat. Je pense que le pouvoir a été séduit par de tels discours, même s’il n’a pas pu franchir certaines limites par pure pudeur. Par prudence, il a été freiné dans son élan mais nous sommes suffisamment intelligents pour comprendre qu’il use d’astuces pour atteindre autrement son objectif majeur, faire disparaître le FPI. En démocratie, les règles sont établies de manière consensuelle pour garantir des compétitions saines entre les acteurs politiques, or l’on voulait nous imposer des règles sur mesure visant à laminer le FPI en lieu et place de règles consensuelles pouvant assurer la transparence et la sincérité du scrutin. En d’autres termes, on avait creusé la tombe du FPI et nous avons refusé de tomber au piège de ceux qui comptaient nous avoir par la ruse. Toutes les conditions étaient réunies pour que dans la meilleure des hypothèses, le FPI ne se contente que de 5 députés. Dans sa logique qui consiste à le présenter comme un parti insignifiant, le pouvoir avait une nouvelle occasion de s’illustrer, et nous avons refusé l’humiliation telle qu’elle était programmée dans ce scrutin. Cette humiliation serait surtout celle de Laurent Gbagbo qui séjourne injustement à la Haye. Soyons sincères, si le FPI avait accepté de participer à ce scrutin, le RHDP se serait accordé pour le laminer, pour l’humilier. Le PDCI et le RDR qui sont à couteaux tirés aujourd’hui, se seraient entendus sur leurs désaccords. Non seulement nous avons refusé de participer à ce scrutin, mais aussi nous avons appelé à le boycotter, et le peuple qui est le détenteur exclusif du pouvoir d’Etat a compris ce message, puisqu’il s’est abstenu d’accomplir ce devoir civique comme le traduit le taux de participation qui tend vers 15%. J’avoue que ce taux de participation traduit la victoire du FPI que l’on tente de cacher en publiant un taux de participation imaginaire après plusieurs jours de tergiversation. 36% de taux de participation pour un scrutin qui n’a suscité aucun intérêt auprès des électeurs, c’est un chiffre grotesque qui ne peut convaincre personne. Si nous étions dans une vraie démocratie, le pouvoir tirerait les leçons de cet avertissement que le peuple vient de lui donner, en annulant ce qu’il convient d’appeler une parodie de scrutin. Un pouvoir qui se respecte doit annuler un tel scrutin et créer les conditions d’une compétition politique saine et rigoureuse, c’est là que le peuple l’attend. Vous avez été témoin de la situation que je viens de décrire, on ne peut donc pas parler de politique de la chaise vide pour qualifier la position du FPI. Nous disons qu’il appartient au pouvoir d’assumer ses responsabilités. Ce pouvoir ne peut pas se comparer à un citoyen. Un parti politique est une association qui regroupe des citoyens. Quelle que soit sa capacité de mobilisation, il reste une simple association de citoyens, il ne peut donc pas se comparer à l’Etat. Les moyens d’un parti politique sont insignifiants devant ceux de l’Etat ou l’ensemble des moyens dont dispose un pays. Il y a surtout les moyens de la force légitime selon Louis Altusser, dont les forces de répression, c’est d’abord les médias. Nous voyons bien que les journaux verts qui sont à la solde du pouvoir, sont mis à contribution pour diaboliser le FPI et Laurent Gbagbo. Ils utilisent les moyens de l’Etat pour propager le mensonge à travers le monde, dans le but de discréditer le FPI. Aujourd’hui, on rend Laurent Gbagbo responsable de tous les crimes qui ont été commis sur toute l’étendue du territoire, même dans les zones qui étaient sous le contrôle des Forces Nouvelles. Toutes les images horribles qui étaient diffusées par la télévision nationale et qui étaient relatives aux crimes attribués à la rébellion, sont aujourd’hui imputées à Laurent Gbagbo. Le pouvoir se sert des moyens de la force légitime pour affirmer son innocence dans les faits qui l’accablent, et culpabiliser Laurent Gbagbo pour ce qu’il n’a pas fait. Tous ces tueurs à gage qui étaient au service de Soro et qui font office de soldats dans les FRCI, l’armée dite régulière, excellent jusque-là dans les exactions dans l’impunité totale, mais le seul que les médias voient, c’est Laurent Gbagbo. Je sais que l’être humain a la mémoire courte et qu’il peut oublier le véritable coupable de tous ces crimes crapuleux, mais Dieu qui est omniscient, omnipotent et omniprésent est le meilleur juge. Le moment venu, la Justice de l’Eternel des Armées confondra ceux qui jubilent aujourd’hui, car bénéficiaires de la justice des hommes. Dieu permettra de savoir de quel côté se trouve la vérité. Pour terminer, je dirai que la politique de la chaise vide est très mauvaise pour que nous la pratiquions, mais quand l’attitude du pouvoir consiste à nous ridiculiser, nous refusons de tomber à son piège parce qu’il est grossier et grotesque. Si au contraire nous sommes face à un pouvoir responsable comme dans les sociétés démocratiques où l’opposition est reconnue comme un contre-pouvoir et jouit d’un statut reconnu par le pouvoir, nous pouvons jouer pleinement notre partition dans le cadre du dialogue républicain suscité par les crises de tous ordres. Nous pouvons éventuellement apporter notre vision dans la recherche des solutions durables à ces crises si le pouvoir nous consulte. Nous avons toujours dit qu’il faut nouer le fil du dialogue avec le pouvoir. C’est nous qui avons initié le dialogue républicain en écrivant au chef de l’Etat pour lui demander une audience. C’est trois mois après que nous avons été reçus. Nous pensions qu’un cadre permanent d’échanges avec le pouvoir avait été créé pour que nous soyons associés à la vie de l’Etat. Mais hélas, à notre grand étonnement, nous avons été abandonnés au profit de certains individus très peu représentatifs qui se réclament de notre bord. Je ne comprends pas ce qui peut expliquer cette attitude, mais le pouvoir est le seul à cerner ses préoccupations, il agit donc conformément à ses intérêts. Quant à nous, nous sommes ouverts au dialogue et nous attendons simplement que le pouvoir crée les conditions d’un dialogue républicain. Nous sommes à l’heure de la réconciliation et nous voulons que nos actions s’inscrivent dans la durée. Nous ne ramenons pas les choses à nous seuls, nous pensons aux générations futures et nous voulons leur laisser un pays où tous les citoyens fument le calumet de la paix. Dans toutes nos actions, cet attachement à la paix transparaît. C’est la preuve de notre bonne foi, la balle est dans le camp du pouvoir qui doit assumer ses responsabilités, mais qui malheureusement a tendance à les fuir.

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Et si le pouvoir vous demandait d’analyser les conditions de la participation de votre parti au prochain Gouvernement annoncé pour les prochaines semaines, seriez-vous prêt à le faire ?
Nous avons des moments difficiles avec la situation de nos camarades qui sont détenus pour les uns, et contraints à l’exil pour les autres. Beaucoup d’entre eux qui sont des hommes d’expérience pour avoir assumé des responsabilités à un haut niveau de l’Etat, vivent aujourd’hui à l’Extérieur par la force des choses. Le Président Laurent Gbagbo est encore à la Haye et attend sa comparution prévue le 18 juin prochain comme cela a été dit. Pour nous, ces préoccupations sont les plus importantes, et quand nous demandons au pouvoir de prendre ses responsabilités, nous lui demandons implicitement d’apporter des solutions pratiques à toutes ces préoccupations. On ne peut pas parler de réconciliation pendant qu’une bonne frange de la population croupit dans les prisons du pays. Qui peut accepter une telle réconciliation ? Moi Miaka, je peux dire oui à une telle réconciliation mais que diraient les fils d’Assoa Adou, de Kabran Appia, sachant que leurs pères sont en exil au Ghana, alors que leurs places se trouvent chez eux à Abengourou ? L’entourage de ceux qui sont éparpillés à travers le monde pour raison de sécurité ou qui sont détenus presque sans raison dans des prisons du pays, ne pourra jamais s’investir sincèrement dans cette réconciliation. C’est la preuve qu’on ne s’enferme pas dans un bureau pour décréter la réconciliation, elle passe par des actions concrètes que nous souhaitons de la part du pouvoir. J’ai du mal à réaliser que Abou Dramane Sangaré, l’un des vice-présidents du parti qui a plus de 60 ans, est en prison dans l’indifférence totale des nouvelles autorités. Je pense pour ma part qu’il faut libérer tous ces prisonniers politiques pour que le processus de réconciliation aboutisse. Pour montrer sa volonté réelle de réconcilier les Ivoiriens, le chef de l’Etat n’a pas d’autres alternatives que celle de libérer tous ces cadres pro-Gbagbo qui sont injustement incarcérés. On nous fait un faux procès quand on raconte que nous exigeons la libération de Laurent Gbagbo comme préalable pour aller à la réconciliation. Nous ne posons pas le problème de la réconciliation de cette façon. Nous estimons simplement que Laurent Gbagbo est un vaillant combattant, c’est un homme qui a lutté pour une cause juste, il faut lui reconnaître ce mérite au lieu de le présenter de façon péjorative comme un souverainiste. Quel est ce dirigeant politique ou cet éminent intellectuel qui n’aurait pas d’ambition pour son pays ? Le Président Gbagbo a refusé la compromission en préférant le Peuple de Côte d’Ivoire à la puissance tutélaire, c’est pourquoi Dieu mène son combat pour lui. Dieu a déjà tout planifié pour lui, et nous n’attendons que la concrétisation de sa volonté qui relève de sa souveraineté. A l’image de tous ceux qui ont foi en Dieu, Laurent Gbagbo est serein. Nous sommes tous sereins, nous n’avons donc aucune raison de nous inquiéter. C’est plutôt le pouvoir qui est inquiet après avoir pris une décision qu’il regrette, le transfèrement d’un innocent à la Haye. Il y a aussi le problème de la CEI, elle était censée être impartiale. C’est vrai que certains analystes ont toujours dénoncé la partialité de cette institution qui a la lourde charge d’organiser les élections dans notre pays, mais force est de reconnaître que d’autres lui accordaient le bénéfice du doute. Aujourd’hui, elle s’est complètement fourvoyée, et elle apparaît désormais comme une institution plus que partiale, pour avoir publié un taux de participation imaginaire, deux semaines après le scrutin. Si elle était impartiale, elle aurait dû publier le vrai taux qui n’atteint pas 15%.
Nous voyons bien que le pouvoir ne respecte pas la loi portant régime juridique de la presse. Alors qu’elle prévoit la dépénalisation des délits de presse, le nouveau pouvoir continue d’emprisonner abusivement les journalistes, alors qu’ils sont des acteurs qui accompagnent le processus de réconciliation.
Nous en arrivons enfin au financement des partis politiques. Il y a toute une propagande autour des 125 millions que le FPI a reçus ces derniers temps, alors qu’il ne s’agit que du reliquat de 2010, sous Laurent Gbagbo. Quand Laurent Gbagbo était au pouvoir, les partis politiques recevaient une aide pour leur fonctionnement. Cette aide était une proportion du budget annuel. Parce qu’il était au pouvoir, le FPI était quelque peu négligé, c’est ce qui explique le retard de ce reliquat. Nous attendons maintenant que le Président Ouattara suive les traces de son prédécesseur en rendant effectif le financement des partis politiques. J’espère qu’il n’y aura pas de discrimination dans la répartition des fonds, et qu’on ne financera pas discrètement des partis membres du RHDP pour ignorer ceux qui sont membres de LMP. C’est sur ces points essentiels que nous attendons le président de la République. Si des réponses claires sont apportées à toutes ces questions et qu’on veut mettre un gouvernement en place pour relever les grands défis qui exigent que toutes les forces vives se donnent la main, il n’y a pas de raison qu’on ne participe pas à un tel gouvernement. Mais si cette question prend la forme d’un moyen dont disposerait le pouvoir pour nous humilier, la ruse qu’il utiliserait à cet effet ne passerait pas. Pour nous, dans la hiérarchie des priorités, l’entrée au Gouvernement est négligeable.

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Pensez-vous réellement que la réconciliation nationale peut se faire sans Laurent Gbagbo qui séjourne actuellement à la Haye ?
Nous l’avons déjà dit et mieux, nous avons produit un document qui a d’ailleurs été bien distribué. Malheureusement, le temps qui nous est imparti pour réaliser cet entretien ne suffit pas pour que je vous en trouve une copie. Il s’agit d’un document qui a été remis au président de la République, aux différentes chancelleries et aux institutions internationales. Nous avons consigné dans ce document les conditions de la réconciliation nationale. Pour nous, l’une des raisons qui est d’ailleurs la principale, c’est la mise en liberté de Laurent Gbagbo. Nous l’avons démontré de manière scientifique, Laurent Gbagbo a dirigé ce pays pendant 10 ans. Laurent Gbagbo, c’est le pionnier de la lutte pour la liberté et la démocratie. Laurent Gbagbo, c’est une autre façon de gérer le pouvoir d’Etat. Aujourd’hui plus que jamais, il y a une distance entre le pouvoir et les citoyens. Le chef de l’Etat est invisible et intouchable, le palais présidentiel est inaccessible. C’est un constat qui est incontestable. Laurent Gbagbo avait réussi à démystifier la haute fonction qu’il occupait, il était accessible et le palais présidentiel était un lieu public qui recevait toutes les couches sociales. Aujourd'hui, c’est la catastrophe, le fonctionnement de l’Etat laisse à désirer. La promotion des cadres se fait selon des critères subjectifs qui sont d’ordre politique, ethnique ou religieux. Des cadres LMP ont perdu systématiquement leur poste au profit de ceux du RHDP. Au niveau du système éducatif public, la fermeture des universités publiques entraîne le désespoir absolu dans le camp des étudiants en fin de cycle qui ne savent plus à quel saint se vouer après cette décision dramatique du Gouvernement, et pourtant ils ont été l’objet d’importants investissements de la part de leurs parents qui n’ont plus de solution de rechange par ces temps de crise, marqués par la rareté des moyens financiers. Pensez-vous que la réconciliation peut être possible avec ces tristes réalités? On peut faire semblant de faire le tour des régions de la Côte d’Ivoire pour appeler à la réconciliation du bout des lèvres, mais c’est du vent. La vraie réconciliation suppose que l’Etat se remette en cause et emprunte la voie de la sagesse et de l’humilité, pour prendre des décisions courageuses et apaiser ainsi les uns et les autres.

En un an d’exercice du pouvoir d’Etat, Ouattara a montré ses limites et étalé ses insuffisances au grand jour. Les Ivoiriens sont de plus en plus sûrs qu’il ne pourra pas réaliser ses promesses électoralistes. Comment pouvez-vous réconforter moralement les nombreuses victimes face à ce désespoir grandissant ?
Le message que je lance à tous les Ivoiriens ainsi qu’à tous les amis de la Côte d’Ivoire qui sont épris de paix et de démocratie, c’est de ne pas perdre espoir et d’avoir foi en l’avenir de ce pays. C’est vrai qu’à la suite de tout ce que nous avons vécu, notre parti traverse une épreuve difficile, parce que tous les grands responsables qui pouvaient nous apporter les moyens qu’il faut pour résister à la tempête sont soit en exil, soit leurs avoirs sont gelés. A ce sujet, nous avons appris qu’on a dégelé les avoirs de 50 pro-Gbagbo sans les citer nommément. Mais qui sont ces pro-Gbagbo bénéficiaires de cette mesure ? On ne le saura jamais et c’est la preuve qu’il s’agit d’une farce. Encore une fois, c’est du vent rien que du vent, on veut distraire les Ivoiriens en leur servant du mensonge grotesque. Ici, il faut cultiver l’espoir car la vie des Nations africaines suit ce processus. D’autre part, la démocratie est un processus de longue haleine qui requiert beaucoup de sacrifices, c’est une course de fond et non une course de vitesse. Nous sommes donc appelés à surmonter tous les obstacles que nous rencontrons sur la voie de la démocratie. Nous devons nous donner les moyens en termes de réflexion et d’intelligence, et surtout en termes d’adaptation d’instruments de lutte pour franchir les différents obstacles. C’est ce que nous sommes en train de faire. Certains peuvent penser que le processus est trop lent. En matière de lutte politique, si on minimise le rapport de force, on cherche plutôt à se livrer en spectacle au lieu d’atteindre les objectifs. Il savoir apprécier le rapport de force, les choses ont changé, le régime de Gbagbo qui était démocratique dans tout son fonctionnement s’en est allé. Nous ne savons pas ce que le nouveau régime nous réserve, nous devons adapter nos moyens de lutte au changement survenu. Les promesses électoralistes nous ont donné de faux espoirs. Nous pensions que la Côte d’Ivoire se donnerait les moyens d’être un pays émergent comme les nouvelles autorités nous l’avaient promis, mais rien ne se profile à l’horizon. Les nouvelles autorités sont incapables de définir des stratégies d’industrialisation. Il n’y a même pas d’embryon d’industrie, alors qu’on ne peut pas être un pays émergent sans passer par l’industrialisation. Le dur labeur du paysan est très mal rémunéré. Là où Laurent Gbagbo garantissait 800 ou 1000 francs le kilo, les paysans sont obligés de se contenter de 300 francs. La paupérisation de la Côte d’Ivoire s’accentue, mais les Ivoiriens doivent garder espoir car ceux qui leur vendent des illusions atteindront leurs limites. C’est donc le plus naturellement du monde que nous reviendrons au pouvoir pour terminer ce que nous avons si bien commencé. Les sillons de notre prochain retour au pouvoir sont déjà tracés, car les Ivoiriens sont face à un choix à faire entre la répression systématique et la démocratie.

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