topblog Ivoire blogs

31/12/2010

Hommage à Monseigneur Robert Atéa

IMG_1252(2).JPG
« La gratitude de tes brebis ne sera jamais aussi grande que tout ce qu’elles ont reçu de toi »
Monseigneur,
La nouvelle de ton rappel à Dieu vient de tomber, endeuillant la grande communauté catholique en général, et la région du Fromager en particulier. Cette région qui t’a vu naître, n’oubliera pas de si tôt tout ce qu’elle a reçu de toi et qui lui a permis d’avoir des longueurs d’avance sur les autres. Témoin de mon époque, je garde le meilleur souvenir du génie bâtisseur que Dieu a suscité pour l’émergence d’un peuple qui aura été diabolisé par les falsificateurs de l’histoire de notre pays, que la lutte des patriotes Biaka Boda, Dignan Bailli, Kragbé Gnagbé, semblait déranger. Victime innocente de la politique des premiers régimes dictatoriaux de la Côte d’Ivoire indépendante, ce peuple a pu s’appuyer sur ta bonne réputation pour bénéficier de circonstances atténuantes dans les faux procès qui lui étaient faits par des analystes complaisants. Je ne dirais pas que tu étais omniscient, omnipotent et omniprésent comme le Seigneur Jésus, mais tu étais partout même là où l’on ne t’attendait pas, si bien qu’il il était presque impossible de cerner le mystère qui entourait ta mission auprès des tiens. Dans ces conditions, la crainte de la haute autorité spirituelle que tu étais, était quelque peu légitime. Ne dit-on pas que la crainte de l’Eternel est le commencement de la sagesse ? La crainte de son substitut sur terre, était tout aussi assimilable à la sagesse. Bâtisseur de la quasi-totalité des églises et des écoles catholiques du département de Gagnoa, tu étais le moralisateur de la vie publique, et le médiateur qui trouvait toujours des solutions idoines à tous les conflits. Qu’avons-nous fait exactement pour mériter tes bienfaits, ton œuvre de longue haleine qui aura marqué toute ta vie ?
Je dirais sans la moindre hésitation rien. Rien parce que nous n’étions pas en phase avec toi. Avec le serviteur de Dieu, nous ignorions royalement notre partition dans l’avancement de son œuvre, sûrement parce que nous n’étions pas au même niveau de croyance. Toi, tu avais déjà découvert l’Eternel dans toutes ses dimensions, tu étais déjà édifié par ses merveilles, ta foi était déjà affermie. Tandis que nous, nous n’invoquions son nom que du bout des lèvres, sans vraiment le connaître. Nous avions du mal à vaincre l’incrédulité, l’obstacle fondamental à notre réelle conversion. Toute chose qui rendait difficile ta mission. A Kpapékou, tu étais le curé de la Paroisse Saint Jean que tu as créée avec l’aide de certains villageois. Nous trouvions que tu exagérais un peu, quand tu faisais le tour du village tous les soirs pour rendre visite à tes brebis, pour examiner leur vie que tu voulais conforme aux saintes écritures, et surtout pour sanctionner à la lumière de ces écritures tous ceux qui désobéissaient aux commandements de Dieu. Sur ton chemin, les rares écoliers qui avaient la malchance d’être surpris, recevaient des « cocota » qui s’interprétaient comme la sanction réservée à ceux qui se promenaient pendant que les autres étudiaient. Quand ils tentaient de s’enfuir, ils étaient aussitôt rattrapés par les villageois les plus proches qui trouvaient en cet acte, le moyen de t’exprimer leur disponibilité. En effet, une complicité était établie entre ces brebis et toi, même quand tu te comportais comme le bourreau de leurs enfants dans certaines circonstances. Nous te trouvions très sévère, notamment quand tu rendais des innocents solidaires des péchés de leurs parents. Cette mesure qui frisait l’injustice avait pénalisé beaucoup de fidèles de ton église qui aspiraient au baptême et qui avaient fini par renoncer à leur engagement de marcher avec leur créateur. Ma famille en avait fait les frais. Car pendant des décennies, aucun de ses membres ne pouvait prétendre au baptême, pour peu qu’une de mes sœurs ait commis l’erreur d’être la concubine d’un païen qui avait la sacrée réputation d’être un agent du diable. Cette sanction fut levée , quand , n’en pouvant plus, elle fut contrainte de l’abandonner pour libérer sa famille. Avec le temps, nous avions compris que ce système dont la justesse était contestée, s’avérait efficace ; car il invitait les familles à user de leur influence pour exhorter leurs membres pécheurs à se repentir pour faire la paix avec Dieu, en utilisant quelquefois la manière forte. C’est le lieu d’avouer que tu exploitais les habitudes des hommes sur lesquels tu étais établi, car tu les connaissais mieux que quiconque. Avais-tu une source particulière d’inspiration face aux situations les plus complexes et les plus désespérées ? On n’arrivait jamais à percer ton mystère surtout quand tu contribuais à sauver des mariages ou à stabiliser les couples malades de leur inexpérience. Tu étais l’instrument que Dieu utilisait pour opérer les miracles, car là où s’arrêtait le pouvoir de tes semblables, commençait le tien. Ton pouvoir était si grand que tu faisais ombrage aux chefs de tous les villages Bété qui t’étaient soumis. Ils venaient puiser à ta source quand le règlement de certains conflits l’exigeait. Tu étais le dernier recours pour tous les assoiffés de justice. En lieu et place des programmes l’évangélisation qui devraient te permettre de pêcher des hommes comme Pierre, tu procédais autrement. Tu n’avais aucune difficulté à convaincre même les plus incrédules à accepter le Seigneur Jésus. De peur de tomber en disgrâce, des sorciers faisaient leur propre mue, et s’engageaient résolument à tes côtés pour la réussite de ta mission.
Bâtisseur des écoles catholiques qui ont donné d’éminents cadres à la République, tu œuvrais en marge des autorités administratives pour l’amélioration du taux de scolarisation en pays Bété. Mais là encore, ta rigueur ressemblait étrangement à la sévérité. D’abord, tu exigeais que tous les écoliers soient présents à la messe d’adoration du dimanche. C’est vrai que certains écoliers étaient déjà imprégnés du service chrétien et s’impliquaient dans l’animation de tous les programmes, notamment en servant dans la chorale ou en qualité d’enfants de chœur. Mais de nombreux fidèles de la première messe réservée aux écoliers, n’étaient présents en ce lieu que par peur de tomber sous le coup du règlement intérieur des écoles catholiques. Ils avaient peur d’écoper d’une sanction le lendemain. Car ils risquaient d’être condamnés à des travaux manuels crevants entre midi et 15 heures. Cette peur de la sanction était d’autant plus vraie qu’à la fin de la messe, tous les écoliers se bousculaient dans la cour de l’église pour faire signer leur fiche de présence. Alors que le devoir t’appelait ailleurs, tu trouvais le temps de veiller à la ponctualité des écoliers. A 8 heures, début des cours, tu fermais le portail de l’école pour recenser les retardataires qui recevaient séance tenante des « cocotas » avant d’être soumis au même sort que les absents à la messe dominicale. Les sanctions que tu multipliais contre les contrevenants au règlement intérieur de ces écoles réputées rigoureuses, contribuaient inéluctablement à la prise de conscience prématurée de ces gosses de 7 à 15 ans qui ignoraient encore les vertus de l’école. Tu n’étais pas méchant bien que tes détracteurs supposés minoritaires te présentaient comme le bourreau de tes fidèles en général et celui de tes écoliers en particulier. Car nous savons que la peur des sanctions était à l’origine des excellents résultats, enregistrés dans les écoles qui étaient sous ton autorité. La gratitude de tes bienfaiteurs ne sera jamais aussi grande que l’œuvre qui t’immortalise aux yeux des tiens. C’est pourquoi nous nous félicitons que la reconnaissance de tes mérites au plus haut niveau de la hiérarchie de l’Eglise Catholique, ait conduit à ta promotion au rang d’évêque à titre exceptionnel. La laïcité de l’Etat ne l’a pas empêché d’emboîter le pas au souverain pontife qui venait par ce geste d’ouvrir le bal. Le Président de la République, témoin de ta mission dans ta région natale, t’a célébré en sa qualité de chef de l’Etat, mais aussi en son nom personnel. Il t’a accordé des privilèges dus à ton rang à la grande satisfaction de ceux qui y pensaient, mais qui n’en avaient pas les moyens.
Monseigneur, tu étais tout simplement un grand homme, un serviteur de Dieu qui a accompli pleinement et efficacement les missions saintes auxquelles il était appelé. Dans ton cas, on ne dira pas que la mort est le salaire du péché ou la sentence de l’Eternel dans la manifestation de sa souveraineté, mais plutôt un simple transit pour la vie éternelle. Je suis convaincu que tu nous as précédés dans le royaume céleste, nous te retrouverons un jour à la droite du Père. Ta mort est enfin une source d’édification pour ceux qui veulent faire la paix avec Dieu pour connaître le même sort que toi. Force est donc de reconnaître qu’il est inutile de te pleurer comme l’exige la tradition en pareilles circonstances. Nous savons que tu n’étais pas encore rassasié de jours, mais le Seigneur en a décidé autrement, en toute souveraineté. Que son nom soit béni !
Adieu Monseigneur !
Fernand Zogoué (ancien élève de l’Ecole Primaire Catholique de Kpapékou)
E.mail :fzogoue@yahoo.fr Tél :08080390

Les commentaires sont fermés.